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Augenmusik, 2016

site-specific performance /

constructed situation

Paris, June 2016

courtesy of the artist

curated by Azad Asifovich

 

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AUGENMUSIK 

 

 

La performance Augenmusik propose une réponse poétique à l’actualité, faisant corps avec la topographie de la ville et l’expérience propre de ses habitants. Les symboles du pouvoir sont remis entre les mains d’un être singulier. Ils sont à l’échelle d’un individu ; la marche, la géographie et la composition sonore interpellent de façon palpable le corps urbain. 

 

Les marcheurs passent le seuil de la ville par ses portes, points d’accès historiquement stratégiques permettant de la contrôler. Platon chasse les poètes de la cité idéale. Ils arrivent alors par l’extérieur, du dehors, en empruntant des axes menant à la place du marché. Centre de la vie sociale et lieu de rassemblement où se pratique la démocratie directe de la polis grecque, le marché opère également comme un signe d’économie marchande, et donc de spectacle. 

 

Les pratiquants ordinaires de la ville qui «vivent à partir des seuils où cesse la visibilité» - des marcheurs – trament l’itinéraire, transforment le système topographique de la ville en espace.

« Ils donnent une nouvelle réalisation spatiale du lieu, de même que l’acte de parole donne une réalisation sonore à la langue ». Selon la formule de De Certeau, la marche devient “l’espace d’énonciation”. Les marcheurs apparaissent ici comme des figures de pèlerins dont la parole est prononcée par le corps. Liées à l’autorité, elles introduisent la rupture par la décontextualisation de l’objet fonctionnel qui prend force par sa transformation en signe. Le bleu - la couleur «royale». 

 

L’élan centripète des marcheurs, l’union physique des corps, produit le commun, manifesté par le son qui atteint l’unité à partir de la partition décomposée. L’harmonie de la partition originelle se trouve néanmoins trahie par le support sonore : la partition est produite par les sons synthétiques de la sirène. La situation d’alerte, la radicalité, la brutalité du spectacle «ressuscite à la fois l’image et l’événement. Car en même temps qu’elle exalte l’événement, elle le prend en otage »**. Une mondialisation policière, un contrôle total, une terreur sécuritaire, Baudrillard les constate déjà en 2007 en tant que conséquences du pouvoir spectaculaire, qui se retourne contre le système, où le réel s’ajoute à l’image comme «une prime de terreur». 

 

«To hear with eyes belongs to love’s fine wit» ***.  L’exercice intellectuel sur le contrepoint, que Bach mène au sommet dans l’Art de la Fugue, permet de l’entendre comme la «musique pour les yeux». La complexité des variations sur un thème, à travers l’inversion, l’augmentation, ou la diminution retranscrites en plusieurs lignes mélodiques, transforme la partition en écriture destinée au regard. En indiquant des réserves d’invisible, la marche prend une teneur poétique. L’égalité des voix musicales comme fondement de l’écriture polyphonique rejoint le principe de la pluralité démocratique. L’Art de la Fugue, l’œuvre la plus controversée de Bach, considérée comme son testament musical et laissée, selon de nombreux musicologues, volontairement inachevée, s’interrompt dans sa version manuscrite à la mesure 239 du Contrepoint XIX.

 

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*     Michel De Certeau, «Arts de faire» dans L’invention du quotidien.  

**   Jean Baudrillard, “L’esprit du terrorime”, Le Monde du 6 Mars 2007

*** William Sheakspeare, Sonnet XXIII

 

 

        Ekaterina Vasilyeva,

 March 2016