© katya ev (ekaterina vasilyeva), 2017

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Claire Contamine

TO HEAR WITH EYES - PALAIS DE TOKYO

Mystérieuse et alarmante, la performance To Hear with eyes présentée par l’artiste Katya Ev (Ekaterina Vasilyeva) lors de la quatrième édition du Festival Do Disturb du 6 au 8 avril dernier a temporairement mis en suspens l’effervescence agitant le Palais de Tokyo. Récit d’une performance où le spectateur interpellé par des lumières bleues, était invité à suivre des gyrophares. 

 

Procession underground

Il est 20 heures précises lorsqu’au milieu d’un public nombreux déambulant entre les étages du Palais de Tokyo, vingt-deux s’en démarquent, sortant de l’anonymat de la foule. Disséminés dans tous les recoins des étages supérieurs, ils allument soudainement un gyrophare de police, se lèvent et se meuvent à pas comptés sans but apparent. La lumière bleue clairsemée surprend et invite le spectateur à se fondre dans ce qui est en train de devenir une procession qui se dirige religieusement vers le sous-sol. Sur le chemin certains performeurs font demi-tour, des détours, d’autres s’arrêtent ou s’assoient avant de repartir. Par leurs cadences inégalement rythmées, ils brouillent les pistes d’un parcours qui est en réalité simple : marcher du point de départ donné vers l’espace le plus caverneux du Palais de Tokyo. Successivement, les performeurs y déposent leurs gyrophares telle une offrande, avant de redevenir simples spectateurs observant une lumière bleue lancinante qui envahit désormais tout l’espace sombre qui l’accueille. 

 

 

Défilé de dandys alternatifs  

En regagnant la foule, les participants ne redeviennent pas complètement incognitos. La lumière bleue entre leurs mains a révélé des visages singulièrement maquillés, des costumes paillettés, des coiffures et chapeaux décalés rappelant l’univers des rave parties qui agitent chaque week-end les squats des banlieues proches. Ekaterina Vasilyeva a sciemment invité des figures de la culture alternative parisienne pour sa première performance au Palais de Tokyo, institution capitale de l’art contemporain. Ce n’est pas tant ce paradoxe qui a intéressé l’artiste dans le choix de ses performeurs. Pour incarner son œuvre, elle a souhaité que s’expriment avant tout les identités fortes de ses protagonistes. Se trouvaient dans les rangs des personnalités devenues incontournables dans la scène undergound telles que Oksana Schachko, membre fondatrice du mouvement Femen et récemment en couverture du très tendance Crash Magazine, mais aussi Nunez, percussionniste du groupe La Femme ou encore Eliott Banon, membre fondateur du collectif Parallèle et de la Capela. Ekaterina Vasilyeva a tenu à ce que chacun, pendant son parcours, se concentre sur l’expression de ses états intérieurs plutôt que sur l’espace à atteindre. De cette consigne a spontanément découlé une arythmie lente et poétique, une véritable composition esthétique pourtant perturbée par la présence immanquable d’un objet qui dérange : un gyrophare de police. 

 

 

Perturbation correctement politique 

Réadaptation de sa performance Augenmusik (2016, projetée au-dessus des gyrophares) qui révélait les contradictions de l’État d’urgence, To hear with eyes ne perd pas complètement sa dimension politique en passant les portes du Palais de Tokyo. Sans chercher à provoquer, Ekaterina Vasilyeva tend dans sa démarche à réfléchir aux structures du pouvoir en pointant leurs paradoxes qui ne sont pas manifestes au premier regard. Par exemple, la possibilité d’acheter un gyrophare en toute légalité alors même qu’il est un attribut des forces de l’ordre. La donneuse d’ordre est ici l’artiste qui distribue des fragments du pouvoir étatique à ses exécutants, faisant voler en éclat toute la symbolique régalienne des gyrophares. Ce geste qui pourrait être qualifié d’anarchiste interpelle le spectateur tout comme l’objet lui-même : la persistance de la lumière rotative hypnotique devient alarmante. On entend avec les yeux, comme l’indique le titre de la performance. Or ce son bitonal est lui-même porteur d’une ambiguïté ; il inquiète autant qu’il rassure. Pendant les trois jours du festival, les gyrophares restent allumés tels qu’ils ont été disposés en cercle par les performeurs. Au sein de l’espace le plus brut et poussiéreux du Palais de Tokyo, l’artiste fait cohabiter un élément de l’apanage policier avec un aspect architectural qui pourrait être celui d’une friche illégalement squattée. Dans cette zone normalement fermée au public, il n’y plus besoin de gardiens : les gyrophares la surveillent autant qu’ils la protègent. 

 

 

Par sa constante et subtile ambivalence, Ekaterina Vasilyeva a apporté sa contribution au dérangement annuel encouragé par Do Disturb et ne peut être qu’encouragée à en demeurer un élément perturbateur.