Claire Contamine

Visitors: Ne Rien Faire, Tout Gagner 

 

L'Art Même #84, 2021

on the performance Visitors of an exhibition space are suggested to ‘do nothing’

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“Book your slot to ‘do nothing’”, apostrophe intrigante faite au visiteur, cette injonction à ne rien faire donne le ton de la performance proposée par l'artiste KATYA EV (Moscou, °1983 ; vit et travaille à Bruxelles et Paris) au sein d'In a Long Blink of an Eye , exposition des diplômé·e·s de l'HISK (Hoger Instituut voor Schone Kunsten – Institut Supérieur des Beaux-Arts)  en son nouvel espace bruxellois 1 . Ainsi montrée pour la première fois du 17 décembre 2020 au 31 janvier 2021, la pièce Visitors of an exhibition space are suggested to ‘do nothing’  (il est suggéré aux visiteurs d'un espace d'exposition de ne rien faire) se veut une réflexion conceptuelle sur l'incessante productivité induite par le consumérisme contemporain avec, en filigrane, une critique fine des pratiques de rémunération des artistes.

Le samedi 19 décembre à 15 heures — acmé de la frénésie des courses de Noël — j'ai rendez-vous pour et avec une expérience artistique censée prendre à rebours le système capitaliste : ne rien faire et être payée. Isolé à dessein des autres oeuvres, l'espace très épuré accueillant la performance Visitors of an exhibition space are suggested to ‘do nothing’ (dénommée Visitors pour la suite) propulse le visiteur dans une atmosphère quelque peu atemporelle, jouant de l'esthétique start-up et des codes de l'art contemporain.

 

En y pénétrant, mon regard se fixe sur un grand fauteuil en cuir marron avant de remarquer la présence discrète d'un réceptionniste. L'hôte — tel qu'il est nommé dans le protocole de la performance — m'explique en détail les règles du jeu ou, plutôt, les clauses du contrat auxquelles j'adhère en le signant. Cette étape confère un caractère hautement officiel et exclusif à des règles dont la latitude d'adoption s'avère en réalité très relative : invitée à m'asseoir sur le fauteuil, je dois incarner l'acte même de ne rien faire “avec profond sérieux et engagement personnel” contre rémunération au taux horaire minimum en vigueur en Belgique.

Accompagnée par mon hôte Titouan, je franchis un seuil invisible me transposant métaphoriquement d'un espace bureaucratique à une zone dédiée au confort. Trônant au centre d'un tapis et sous une aura lumineuse, le fauteuil, soigneusement choisi par l'artiste, apparaît comme la sacro-sainte incarnation de la paresse. Néanmoins, je comprends très vite qu'il va plutôt devenir le divan d'un psychanalyste imaginaire, le lieu d'une introspection. Une fois assise, mon seul point de repère est l'horloge posée sur le comptoir de la réception, visible uniquement de biais, permettant de garder l'oeil sur le temps qui s'étire durant l'inactivité. Mais, davantage concentrée sur les potentialités qu'offre cette expérience, ma notion du temps devient cependant floue : sans écran d'ordinateur, de panneau publicitaire ou de smartphone à disposition, force est de constater que mes sensations habituellement sollicitées par pareils stimuli sont ici perturbées. Vient alors le temps des questions : au fond, qu'est-ce ne rien faire ? Respirer, est-ce ne rien faire ? Scruter l'espace environnant dans ses moindres détails, est-ce ne rien faire ? Même au repos, le corps lui-même est incapable de ne rien faire... À l'instar du Paradox of Praxis développé par l'artiste Francis Alÿs en 1997, où le faire peut ne mener à rien ou bien à tout, ici le rien mène à beaucoup. Sur le site web présentant le concept 2 — qui a aussi valeur de statement —, Katya Ev donne des indications sur la façon d'entendre le “ne rien faire”. Il s'agit simplement d'être présent, de créer un vide, à travers un exercice spirituel de conscience de soi.

“L'objectif de ne rien faire peut être atteint en s'abstenant de toute action”, écrit-elle. Elle note avec pertinence que cet acte ne peut être défini que par la négation, comme si cette acception ne pouvait être exprimée par le langage. Dans la langue française, le terme le plus proche pour décrire ce qui est proposé par la performance Visitors est sans doute l'oisiveté. Or l'oisiveté, proche de la paresse, a une connotation parfois péjorative et, bien souvent, bourgeoise ; elle convoque des figures littéraires comme Oblomov ou Emma Bovary. Dès la Rome antique, l'otium, qui peut être traduit par les loisirs de l'esprit, a été établi comme un privilège de classe. Seules les élites ont toujours eu le confort de profiter d'un temps désintéressé pour façonner leur esprit et mieux comprendre le monde, ce que Cicéron nommait l'otium cum dignitate, le repos dans l'honneur. Mais depuis le premier siècle avant Jésus-Christ, les cartes des classes sociales ont été généreusement rebattues et, aujourd'hui, l'absence contrainte d'activité est devenue un signe de pauvreté. L’oeuvre montre qu'il y a socialement deux façons de vivre le ne rien faire, l'une étant bien plus précaire que l'autre ; les artistes le savent bien et c'est ce que Katya Ev souligne subtilement. La possibilité de prendre une pause d'introspection à durée déterminée par soi-même est un luxe qu'elle offre à ses visiteurs. Elle permet d'expérimenter ce que les Chinois nomment le wuwei, un état de présence, de réceptivité, de disponibilité qui ne peut être considéré comme de la passivité. Comme l'indique l'annexe au contrat, “L’activation d’un espace intérieur en connexion profonde avec le soi, tout en s’asseyant tranquillement, en ‘ne faisant rien’, révèle un potentiel émancipateur.”

Mais encore faut-il parvenir à lâcher prise.

Pendant ce moment de détachement d'un quotidien effréné offert ici, j'ai davantage eu l'impression de me remplir la tête plutôt que de me la vider. J'ai été extrêmement surprise par le flot de pensées qui m'a soudainement submergée, comme si je vivais un léger bore-out, ce nouveau fléau du monde du travail contemporain où l'ennui au bureau finit par épuiser mentalement et physiquement. Perdue dans mes émotions, je me surprends même à m'assoupir. Je parviens à rester un peu plus d’une heure, comme la moitié des participants, et apprendrai par la suite que l'autre moitié n'a presque jamais dépassé les dix minutes.

Toutes les interrogations spontanées sur le rien faire mènent aussi à une réflexion plus large sur la dualité activité/ passivité. L'invitation faite par Katya Ev à ne rien faire rend le visiteur très actif, puisqu'il est obligé de se confronter au tumulte de ses pensées, souvent mises en pause par le rythme hyperactif qu'imposent nos sociétés contemporaines. La stimulation est en effet rendue permanente par nos interactions dématérialisées, l'information disponible en continu et les réseaux sociaux, nous rendant ainsi passifs à notre propre conscience. Les hôtes, choisis par l'artiste pour leurs capacités d'accompagnement des participants à plonger dans un état de profonde connexion à soi, peuvent les guider vers un état d'apaisement s'ils n'y parvenaient pas par eux-mêmes. Il est vrai que la posture du “ne rien faire” peut mettre mal à l'aise : non seulement performer le rien n'est naturel pour personne mais en plus, dans ce dispositif, cette in(activité) se fait aux yeux de tous.

Comme le démontre l'autrice Mona Chollet dans son essai Chez soi 3, le domicile est le lieu où il est le plus socialement acceptable de ne rien faire. Elle cite Gaston Bachelard qui légitime la pratique du repli de soi dans un cadre intime : “La maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix. Il n'y a pas que les pensées et les expériences qui sanctionnent les valeurs humaines” 4. Lovée confortablement dans le fauteuil en cuir de Visitors, j'essaye de me familiariser avec l'environnement pour tenter de m'y fondre. Mais, dans un espace d'exposition, la propension au rêve est quelque peu mise à mal par la présence des autres visiteurs. Immobile, à distance, le performeur est comme réifié, regardé par le public au même titre que les éléments de mobilier habillant l'espace. Le titre de l'oeuvre, considéré in extenso, semble brouiller les pistes. “Visitors of an exhibition are suggested to ‘do nothing’”: de quel visiteur parle-t-on ? Est-ce le visiteur qui choisit de ne rien faire ou le spectateur observant la scène qui est le plus inactif ? C'est, en tout cas, l'une des questions que je me pose en sentant un regard presque voyeuriste sur ma méditation au coeur d'un espace public. Reste que, par leur simple présence, les visiteurs-spectateurs donnent une existence objective au fait de ne rien faire.

L'écho que trouve ce projet dans le ralentissement inhérent aux confinements de cette dernière année n'est que fortuit. Sa genèse est plus ancienne. Elle part d'une réaction aux pratiques courantes de rémunération des artistes dans le système artistique actuel. “Je constate avec exaspération et désarroi que les institutions témoignent d'une compréhension très partielle de ce qu’implique le temps de travail artistique en proposant des honoraires loin d'être équitables”, m'a confié Katya Ev lors d’un entretien. Initialement imaginée pour être présentée au Paris Art Lab, la performance Visitors a particulièrement bien résonné avec la situation dans laquelle se sont retrouvés tous les artistes de la promotion 2020 de l'HISK. Leur dernière année à Gand s'est soldée en grande partie par une assignation à résidence, sans possibilité de travailler dans les lieux culturels qui font fréquemment appel à eux.

Reporté à une date indéterminée, le projet a finalement amené l'artiste à le concevoir en tant que performance déléguée, diffusée sous forme de publication dont chaque exemplaire serait un contrat. Il suffira à l'acquéreur de le lui renvoyer signé pour que la performance soit activée. Cette publication participant d'un projet à long terme, la pièce présentée à l'HISK en est, en quelque sorte, une version bêta. L'échelle de réalisation de la performance  autorisée contractuellement par l'artiste est, quant à elle, extrêmement variable : seuls quelques paramètres essentiels de mise en espace et de respect des règles sociales en vigueur sont obligatoires. Prévoyant de porter sa publication à deux mille exemplaires, Katya Ev souhaite faire sortir la performance du strict cadre du centre d'art, l'ouvrant à des canaux non institutionnels. Dans ce contrat, il est indiqué que l'artiste doit être rémunérée au prorata du nombre d'heures d'inaction des participants. Tant qu'il est au moins égal au salaire minimum en vigueur, le montant de rémunération des participants choisi par le délégataire reste libre, peu importe son statut. Cette clause assure en tout cas à l'artiste de percevoir sa rémunération.

Ayant envisagé Visitors comme une proposition de nouveau modèle socio-économique diffusable à grande échelle, Katya Ev montre comment l'artiste peut aussi influer sur le monde en s'attaquant à l'appareil juridique qui le régit. Sa performance a en effet été conçue dans la stricte application du droit en vigueur. Pour son concept initial et la publication à venir, elle a souhaité explorer le contrat comme nouvelle forme artistique et a eu pour cela besoin de s'entourer de juristes à même de comprendre tous les enjeux de la performance. Le cheminement juridique a été long. Les deux contrats de délégation et de cession de droits d'auteur ont finalement été rédigés à plusieurs mains, par Nicolas Crestani, avocat en propriété intellectuelle, et par l'équipe de Caveat, projet de recherche basé à Bruxelles comprenant artistes, chercheurs et juristes, dont l'objectif est de repenser les pratiques et relations de travail déterminant la condition des artistes. Caveat souhaite éveiller les consciences de tous les acteurs du monde culturel afin de “contribuer au passage  d’une économie à une écologie de pratiques artistiques” 5En ce sens, l'ambition de sa recherche est de créer des alternatives plus durables de collaboration, en élaborant des cadres juridiques valides pour des artistes dont le travail s'intéresse au phénomène contractuel.

 

En 2018 par exemple, Caveat a soutenu l’installation Zero Hour de Sofia Caesar, projet dénonçant la précarité des contrats dits de “zéro heure”, phénomène en recrudescence qui voit l'employé s'engager, en quelque sorte, à être à tout moment à disposition de l'employeur. Dans ce cas, comme dans celui de Katya Ev, le groupe de recherche se positionne tel un coproducteur de l'oeuvre, mais pas au sens traditionnellement entendu dans l'art contemporain. Caveat ne fournit pas de soutien financier mais bien un accompagnement, un soutien pratique, voire moral. Les artistes aidés sont nommés “produsers”, c'est-à-dire des “utilisateurs produisant de la valeur en utilisant ce qu'ils ont produit eux-mêmes”6 d'après le terme inventé par le théoricien des médias australien Axel Burns. Par ces liens de “produsage”7, l’objectif de Caveat est de créer une relation de longue durée avec les artistes, au cours de laquelle le partage de savoirs et de compétences permet de repenser les solidarités dans le monde de l'art, avec moins de prédation et plus d'horizontalité. Caveat organise aussi des reading rooms durant lesquelles des projets soutenus sont débattus collectivement et forment le point de départ d'une discussion plus large sur les pratiques socio-économiques dans l'art contemporain. Une prochaine reading room sera dédiée au contrat préparé pour Visitors.

Ce travail sur le contrat mené avec Caveat a produit une réflexion quant à la meilleure façon de traduire le prisme conceptuel de Katya Ev en un langage juridique, tout en jouant sur les ambiguïtés de la loi et ses interprétations actuelles, lesquelles suivent bien souvent un agenda politique sous-jacent. Julie Van Elsande, juriste chez Caveat, a élaboré le contenu du contrat en utilisant tous les interstices et vides juridiques existants. Par exemple, il ne s'agit pas d'un contrat de travail mais d'un contrat de prestation afin d'éviter que l'artiste ne devienne employeuse ; les parties ne sont jamais qualifiées autrement que par “vous” et “je”, conférant ainsi une certaine ambiguïté au cadre de leurs obligations respectives. La coproduction de Visitors eut aussi pour effet de montrer à quel point le droit est une matière vivante, avec laquelle l'on peut jouer pour atteindre des buts autres que la seule législation. Une fois mis en pratique, il peut ouvrir à des questionnements sociaux plus larges que le cas d'espèce qu'il vient régir. C'est un trait reconnaissable de l'artiste, habituée à produire des pièces subversives, tenant sur le fil de la légalité. En plein état d'urgence post-attentats du 13 novembre 2015, sa performance Augenmusik (achetée par le M HKA en 2020) a vu déambuler dans Paris des performeurs portant silencieusement un gyrophare de police, objet symbolique des forces de l'ordre, pourtant disponible dans le commerce. Pour Visitors, le tour de force du contrat imaginé par l'artiste et Caveat est de rendre valable le fait de ne rien faire dans le système capitaliste. En ce sens, il est intéressant de noter que ce projet produit par l'HISK a donc été financé par des subsides émanant du gouvernement flamand. En rémunérant le spectateur pour le temps passé à ne rien faire, la performance s'attaque à l'argent, valeur centrale du capitalisme, dans la plus grande antinomie. Adoptant toutes les spécificités de son système, elle a même prévu une rémunération à 200% les dimanches et jours fériés.

 

En offrant le droit de ne rien faire, Katya Ev s'inscrit à contre-courant de ce que la société hyper productiviste attend de son homo economicus : “Visitors of an exhibition space are suggested to ‘do nothing’ déconstruit l'idée de ne rien faire comme étant du temps perdu, mais aussi la productivité comme valeur” précise-t-elle sur le site “doing. nothing”8. Par ces incitations au ralentissement, elle s'inscrit également dans une histoire de l'art affirmant l'importance du “ne rien faire” comme l'avait mis en lumière l'exposition New Ways of doing nothing à la Kunsthalle de Vienne en 2014, en accord avec la formule du Bartleby de Melville : “je préférerais ne pas”. Qu'il s'agisse de l'éloge de la paresse par Kazimir Malevitch dans The Truth of Mankind de 1921, de la figure du flâneur chez les situationnistes ou, plus récemment, des oeuvres d'Edith Dekyndt questionnant le sommeil et la veille, les propositions artistiques sur la question se posent essentiellement comme des réflexions ou des images sur le “ne rien faire” en tant que geste non productif.

 

Au visiteur, Katya Ev en propose une expérience concrète et légale. En outre, elle lui accorde une grande part d'autodétermination : il peut partir quand il veut. En théorie, il peut ne jamais perdre sa mission rémunérée. N'est-ce pas là, au fond, un nouveau modèle bienveillant des relations de travail qu'a imaginé Katya Ev ? Poser un cadre d'obligations mutuelles en laissant au salarié le loisir d'être maître de son

temps de travail ? Et donc, peut-être, décider de faire ou de ne rien faire, pour toujours.

1 Établi depuis plusieurs années à Gand, l’HISK dispose en outre, depuis 2020, de ses propres locaux à Bruxelles, plus précisément dans l'ancienne usine Gosset à Molenbeek-Saint-Jean. In a Long Blink of an Eye, exposition inaugurale, s’y est tenue du 17 décembre 2020 au 31 janvier 2021. Pour plus de renseignements sur ce cursus de deux ans, postdiplôme en arts visuels: hisk.edu.

2 www.doingnothing.website

3 Mona Chollet, Chez soi : une odyssée de l’espace domestique, Paris, éditions

Zones, 2015.

 

4 Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957.

 

5 “contribute to a shift from an economy to an ecology of artistic practices” source :

https://caveat.be/pages/about.html

6 “users producing value as they use”, source : https://caveat.be/produsers.html

7 Définition de “produsage” par son inventeur Axel Burns : “the collaborative

and continuous building and extending of existing content in pursuit of further

improvement”, source : http://produsage.org/produsage

8 www.doingnothing.website/conceptual-prism

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